La dualité des économies émergentes ?

19/05/2015

La chute des prix du pétrole depuis quelques mois a des conséquences importantes sur  le secteur agricole dans beaucoup de pays africains. Les récits sur l’essor de l’Afrique sont en grande partie dus à une forte demande en ressources naturelles et aux flux de capitaux engendrés qui viennent gonfler les caisses des gouvernements ou financer massivement les dépenses de consommation d’une classe moyenne florissante.

Ainsi, l’année 2015 pourrait représenter un tournant majeur pour bon nombre de nations productrices de pétrole et de gaz tels que le Nigeria, le Ghana, l’Angola et le Mozambique. En un mot, les taux de croissance exceptionnels qui ont caractérisé les économies subsahariennes riches en ressources naturelles sont-ils durables alors que les prix du pétrole sont bas et pourraient le rester à moyen-terme?

La  «Maladie hollandaise» est un concept économique qui est simple. Dans une économie duale, il y a un secteur prospère – presque toujours fondée sur une ressource naturelle – et un secteur à la traîne.  Le premier influe sur le taux de change, pousse les  coûts à la hausse et diminue la rentabilité du second. Ainsi quand le prix du pétrole est élevé, le secteur en retard – habituellement l’industrie ou l’agriculture – devient moins compétitif. Les premiers effets ont été observés en Hollande dans l’industrie manufacturière à la suite de la découverte de grands gisements de gaz naturel offshore en 1959, d’où son nom.

Ce phénomène est devenu commun : dans les années 80, la Grande-Bretagne, suite à la découverte d’énormes réserves de pétrole et de gaz dans la Mer du Nord, a connu un taux de change qui fut catastrophique pour l’industrie manufacturière déjà moribonde. Londres semble offrir une variante de ce modèle avec le succès relatif de son économie de services au cours des dernières années : l’effet induit dit d’ « éviction » est vu par beaucoup de commentateurs comme néfaste pour le reste du pays. En somme, un taux de change centré sur Londres est-il satisfaisant pour le Nord de l’Angleterre et les pays celtiques de la Grande-Bretagne?

Ce modèle d’économie duale s’applique à beaucoup d’économies émergentes. En l’absence de secteurs manufacturiers de pointe, la « Maladie hollandaise» va à l’encontre de beaucoup de secteurs agricoles. Il suffit de regarder l’impact de « Malédiction des ressources naturelles», un terme peut-être davantage utilisé que la « Maladie hollandaise » de nos jours, sur la trajectoire de croissance économique  du Ghana dans les années 1990 et 2000. Les taux de croissance ont atteint en moyenne 5% par an durant cette période et ce tandis que la part du secteur manufacturier dans le PIB déclinait de presque 4% par an.

L’exemple du Ghana montre la force de la croissance de l’agriculture dans le PIB à la fois en termes de production et de productivité. Cependant, la découverte de pétrole au cours des dernières années ne favorise pas du tout les autres secteurs économiques du Ghana, l’agriculture inclus.  Même constat pour le Nigeria, il suffit de demander à un Nigérian d’un certain âge combien l’agriculture du pays était développée dans les années 60 aux prémices de l’indépendance. Mais la découverte de pétrole dans la région du Delta – et en parallèle des facteurs économiques et politiques – ont favorisé la destruction d’industries telles que l’huile de palme et la production de riz.  L’ancienne industrie est désormais dominée par des groupes Malaysiens et des Indonésiens alors que le Nigeria importe plus de 3 million de tonnes de riz par an.

La chute des prix du pétrole et l’effet concomitant sur les taux de change de ces pays donnent une occasion unique de redresser certains déséquilibres du secteur agricole.  L’Afrique a un déficit agricole de 35 milliards de dollars et le Nigeria représente à lui seul environ 15% de ce déficit. Les dévaluations ont évidemment fait grimper le coût de la nourriture pour les consommateurs domestiques mais elles peuvent également stimuler les rendements des producteurs nationaux et créer des opportunités pour les exportateurs. Les dévaluations des taux de change en Argentine et au Brésil sont parmi les facteurs qui ont tiré vers le haut les exportations agricoles en Argentine et au Brésil en 1999 et 2001.

Cet ajustement structurel ferait certainement l’objet d’une discussion très intéressante.  Cependant, ce qui donne une nouvelle perspective à cette théorie est la réalisation, au sein de certains pays producteurs de gaz et de pétrole, d’un autre modèle d’économie duale mis au point par l’économiste Lewis.  

La théorie de l’économie duale de Lewis a reçu son nom après que son fondateur Arthur Lewis, né à Sainte-Lucie, ait gagné le prix Nobel d’économie. Elle est fondée sur le postulat suivant : alors qu’une économie en voie de développement s’urbanise, le coût des produits fabriqués dans les villes reste constant car il y a un réservoir permanent de main d’œuvre rurale bon marché qui migre vers les villes et les métropoles. Cet avantage en termes de coût prend fin quand il n’y a plus de main d’œuvre bon marché disponible. Ce processus fut manifeste au Japon dans les années 60 et la Chine doit avoir atteint ce qu’on appelle communément le “Tournant Lewis” au cours des dernières années.

L’élément majeur de cette théorie est que, quand ce point d’inflexion est atteint, une économie fondée sur la main d’œuvre doit devenir une économie à forte intensité de capital pour que la croissance continue. Dit autrement, l’économie rurale, et par définition son secteur agricole, doivent évoluer vers un modèle capitalistique. Encore une fois, c’est ce qui est arrivé à la Grande-Bretagne et en Allemagne dans la dernière moitié du 19ème siècle.

Ce serait fou de supposer que le secteur agricole africain a atteint un point similaire au « tournant Lewis ». Car de plus, le modèle fait abstraction des déséquilibres évidents qui peuvent se produire quand un bassin de main d’œuvre facilement disponible reste « libre » mais ne peut rien ajouter à la productivité ou à la production et est économiquement en dehors des rouages du système (soit horriblement exposé à des réalités économiques brutales que peu d’entre nous sont en mesure d’imaginer).

Cependant, il se pourrait que nous assistions à un phénomène unique : la confluence de deux modèles où les nouvelles économies en compétition qui ont un besoin urgent de diversifier leurs économies et de trouver de nouvelles sources de revenues le font avec une main d’œuvre bon marché sur le point de devenir plus intense en capital.

Bien sûr, c’est un virage économique qui arrive une fois par génération tous les 20 ans; l’Afrique est en train de devenir une composante plus centrale du secteur agricole mondial et ce pourrait être un changement étonnamment rapide. A la veille de leurs indépendances respectives en 1957 et en 1960, le Ghana et le Nigeria étaient mis sur le même plan que la Corée du Sud d’un point de vue économique et on leur donnait même des meilleures perspectives de croissance. Pourtant, en une génération, la Corée du Sud est devenue la 14ème plus grande économie du monde.

Il est certain que quelques pays comprendront les mouvements sous-jacents de leurs économies et pourront exploiter les bénéfices dynamiques de ces deux modèles tout en éliminant les coûts associés. Certains pays en sortiront grands vainqueurs tandis que d’autres resteront à se demander ce qui a bien pu se passer. L’agriculture pourrait-elle devenir un pilier stratégique de la croissance économique et du développement? A l’âge du capital et de la technologie de surcroît? Dans les années 60, on pensait que La Corée du Sud avait un avenir économique sombre. Au lieu de cela il est devenu une puissance industrielle quand tout le monde pensait qu'il finirait comme la Corée du Nord.

Richard Ferguson | PwC Agribusiness advisor
Profil | Email | +44 (0) 20 7583 5000

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